La pénurie de conducteurs professionnels reste l’une des préoccupations majeures du secteur du transport et de la logistique à l’échelle mondiale. Cependant, la réalité du terrain s’avère complexe. Selon Marco Henry, directeur mondial des achats terrestres et ferroviaires et de la gestion de flotte chez CEVA Logistics (entreprise membre de l’IRU), les augmentations salariales ne constituent plus le facteur déterminant pour retenir les talents.
Pendant plusieurs années, l’Europe et l’Amérique du Nord ont connu ce que Marco Henry qualifie de « guerre des salaires ». Si une rémunération plus élevée a permis dans un premier temps aux entreprises de sécuriser leurs effectifs, de nombreux marchés semblent aujourd’hui avoir atteint la limite de ce que le seul facteur financier peut résoudre.
« Ce qui change aujourd’hui, particulièrement en Amérique du Nord mais aussi en Europe, c’est que l’état et les conditions des véhicules sont devenus un élément majeur poussant les conducteurs à quitter une entreprise », explique-t-il. Cela englobe le confort à bord, la modernité des équipements ainsi que la fiabilité mécanique de base.
Pour un chauffeur routier, les petits dysfonctionnements opérationnels quotidiens se réduisent rarement à des détails : une remorque endommagée, des feux arrière défectueux, des portes qui ne se ferment pas correctement ou un matériel non réparé dans les délais deviennent rapidement des sources de frustration majeures. « Il n’y a rien qui agace plus un conducteur », souligne Marco Henry, insistant sur l’impact quotidien des défauts de maintenance et des soucis mécaniques.
L’équilibre entre vie professionnelle et vie privée constitue un autre facteur décisionnel clé. En Amérique du Nord et en Australie notamment, CEVA Logistics observe une transition des conducteurs des trajets longue distance vers le transport régional ou de courte distance, quitte à accepter parfois un salaire inférieur en échange de plus de temps passé chez eux. Cette tendance s’est accentuée depuis la pandémie. Les liaisons long-cours restent ainsi plus exposées aux pénuries en raison des horaires étendus et du temps passé loin du domicile.
Une stratégie de rétention mesurable et des résultats chiffrés
Face à ce constat, CEVA Logistics a déployé il y a environ cinq ans un programme structuré de rétention et de recrutement, plaçant la communication au cœur du dispositif. Les chauffeurs peuvent désormais transmettre rapidement leurs retours, répondre à des enquêtes et signaler les problèmes à l’échelle de l’entreprise. Les résultats de cette démarche sont significatifs : le taux de rotation (turnover) des conducteurs chez CEVA est passé de 50 % en 2022 à 32 % en 2023, puis à 20 % en 2024 et 17 % en 2025.
Selon l’entreprise, l’essentiel ne réside pas uniquement dans la collecte des retours, mais dans la capacité à y apporter des réponses concrètes. CEVA analyse les remarques des conducteurs à travers un processus à deux niveaux :
- Les questions locales (documents en retard, délais de chargement, défauts matériels) sont transmises directement à la station, au dépôt ou à l’équipe de maintenance concernée pour une action immédiate.
- Les enjeux plus larges sont examinés chaque trimestre avec la direction opérationnelle supérieure.
« Les conducteurs font preuve d’un très haut niveau de maturité, fournissant des analyses réelles et mettant les vrais problèmes sur la table », précise Marco Henry.
Les trois réclamations les plus fréquentes concernent :
- Les installations et sanitaires sur les sites de chargement et de déchargement.
- Les retards d’obtention de la documentation de transport.
- La rapidité d’exécution des réparations et de la maintenance.
CEVA a répondu en investissant dans l’amélioration des espaces de confort réservés aux chauffeurs, incluant l’aménagement de douches, de salles de repos et de zones d’attente mieux équipées pendant les opérations de manutention.
L’entreprise insiste également sur le suivi indispensable des retours : « Si vous ne revenez pas vers le conducteur en lui disant : ‘Nous avons bien pris note de vos remarques et nous allons y travailler’, alors mieux vaut s’abstenir », indique Marco Henry. « Sinon, la démarche est inutile. »
Digitalisation du recrutement et diversification des profils
Les méthodes de recrutement évoluent également. CEVA a introduit des outils fondés sur l’intelligence artificielle pour analyser les candidatures, éviter la perte de dossiers, étendre la couverture du recrutement la nuit et le week-end, et pré-qualifier les conducteurs via des questionnaires ciblés. Cette digitalisation a permis de réduire de moitié les délais d’intégration (onboarding), les faisant passer d’environ 20 jours pour les prestataires indépendants et 15 jours pour les conducteurs salariés à près de la moitié de ces durées.
Néanmoins, la pénurie ne concerne pas seulement la vitesse de recrutement, mais aussi les compétences. Les chauffeurs hautement qualifiés, notamment pour le transport de matières dangereuses ou les convois exceptionnels (heavy lift), deviennent de plus en plus rares.
Pour élargir le bassin de recrutement, CEVA collabore en Amérique du Nord avec l’organisation Women in Trucking afin d’encourager l’accès des femmes aux métiers du transport, particulièrement dans la distribution locale qui offre un meilleur équilibre de vie. De plus, l’entreprise soutient l’intégration des jeunes grâce à des programmes comme « Dock to Driver », permettant aux employés d’entrepôt de s’orienter vers la conduite, CEVA prenant en charge les coûts du permis de conduire. Des formations rémunérées permettent également aux candidats de tester le métier aux côtés de conducteurs expérimentés avant de s’engager.
Infrastructures, camions électriques et perspectives du secteur
Les infrastructures demeurent un obstacle majeur, en particulier en Europe. Marco Henry observe que l’Amérique du Nord dispose de grands espaces de stationnement pour poids lourds dotés de meilleurs services, tandis que de nombreuses aires de repos européennes restent sous-équipées. Cette situation affecte l’ensemble des conducteurs et freine l’attraction des femmes et des jeunes vers la profession.
Concernant les véhicules électriques, leur déploiement contribue à améliorer le confort de conduite grâce à l’absence de bruit et de vibrations sur les trajets courts et moyens. Toutefois, les conducteurs long-cours restent préoccupés par la disponibilité des bornes de recharge. Sur le plan de l’entretien, si les camions électriques nécessitent des interventions moins fréquentes, les réparations s’avèrent plus complexes et requièrent des techniciens qualifiés et des ateliers adaptés.
Pour CEVA Logistics — qui déploie des solutions de supply chain dans 170 pays et emploie environ 110 000 collaborateurs dans le monde —, le message demeure clair : des équipements performants, une communication fluide et des infrastructures adaptées sont primordiaux. La rémunération est importante, mais elle ne suffit plus.
Comme le conclut Marco Henry, la vie sur la route reste exigeante face aux aléas du trafic, de la météo et des attentes de chargement. « Soit nous rendons le quotidien des conducteurs plus confortable, soit il sera de plus en plus difficile de trouver des professionnels qualifiés. »
Source : IRU (World Road Transport Organisation), 4 août 2026